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page mise à jour le 15/09/02

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Marius a écrit cette émouvante déclaration d'amour d'un vieux gaga pour son bon quartier du Crêt-de-Roch à l'occasion d'Art dans la Ville 1997. Il faisait partie d'une exposition qui rassembla à la Maison du Crêt-de-Roch, à l'Amicale Laïque et aux Ateliers de la Rue Raisin, les œuvres de huit artistes partageant tous un fort sentiment d'amour pour notre quartier :Marius Bailly, écrivain, Luc Chazot, photographe, Jean-Paul Ollagnon, peintre, Michel Dieudonné, cinéaste et photographe, Maurice Müller, photographe, Philippe Favier, peintre, Gutav Schubotz, sculpteur et Josiane Monteilhet, peintre.

 

Marius Bailly

Enfant du quartier

Presque à la naissance, puisque j'ai vu le jour au quatrième étage, sous les combles, 12 rue Robert, et que mes premiers regards ont dû se porter sur la fâcheuse montée aux quelques trois cents marches : les grands escaliers avec leurs squares plantés de troènes où je regardais avec ravissement s'épouiller les pagnots qui scandalisaient Maman Lolotte.

Autre jouissance visuelle : les contemplations des pompiers dont la caserne se trouvait rue du Treuil, en-dessous de chez moi et je me régalais de voir leurs manœuvres en souhaitant avec un sadisme néronien qu'il y ait souvent des incendies dans la ville afin de les voir dérouler leurs tuyaux, s'agiter sous leurs casques étincelants et faire résonner le "Pin-Pon" de leurs bruyants véhicules.

Plus tard, vers mes dix ans, au retour du Puy-de-Dôme où Maman avait attrapé le babaud, je me suis retrouvé au 114 de la rue du Treuil, en face d'un autre escalier, plus petit : la montée Antoine Salis, et donc encore au pied de cette colline, haut lieu de mon enfance.

Et déjà, quand j'y retourne, je me rends compte à quel point le passé s'efface. On a changé le nom des rues — la rue du Treuil qui allait autrefois de la Place Dorian à la Place Carnot a été coupée en deux, rue Louis Braille au départ, rue Roger Salengro ensuite, et mon 114 est devenu un 74, car la maison où Maman Lolotte est morte est toujours là. On y a même conservé, à l'état de ruines, nos anciennes boîtes aux lettres ! la rue du Haut-Treuil, qui escalade la pente jusqu'à la rue Royet, a été baptisée rue Paul Appel — par bonheur on a gardé les dénominations significatives rue du Repos et rue de l'Éternité, qui conviennent si bien au cheminement vers le cimetière du Crêt-de-Roch où dort toute ma famille, et qui est un véritable musée de monuments funéraires.

Hauts lieux de mon enfance ? L'Ecole Supérieure de la rue des Chappes — la Sup., aujourd'hui défunte, où je me rendais en passant par la rue Raisin, la rue Passerat pour atteindre la Place Royet (aujourd'hui place Painlevé !) où se trouvait la petite entrée sur la grande cour. La sortie se faisait rue des Chappes par un grand portail et je retrouvais ma rue du Treuil en passant par la rue Michel Servet.

Haut lieu de mon enfance ? Le patronage Anatole France, aujourd'hui Amicale laïque du Crêt-de-Roch — j'y fus d'abord comme matru, en y pratiquant les jeux de l'époque : la point, les billes, les osselets, la tombée des images ou des épingles, les courses aux échasses ou en chars, le jeu de la grenouille, et même un peu d'athlétisme pour préparer le challenge annuel interpatronage (Louis Comte, je crois ?)

Et puis j'y revins comme moniteur — c'était de la haute fidélité ! — et je me souviens surtout des mémorables parties de football quand j'emmenais les "grands" taper dans un Michelin mal gonflé, plaine Achille : c'était alors un vaste terrain vague où, lorsqu'il avait plu dans la semaine le sol devenait noir et gras : en gaga, c'était de la "moure", et mes garagnats qui n'avaient pas d'équipements sportifs s'arrêtaient en remontant rue Royet à toutes les fontaines sur les trottoirs pour faire disparaître les traces trop visibles de leurs ébats au cours de ces jeux du ballon et de la "moure"...

Triste souvenir, hélas : le jour où la masse de fer d'une gueuse que je soutenais, se détacha de son socle et vint me "pétafiner" le visage : dent cassée, lèvre fendue, nez tuméfié, je m'y longtemps à m'en remettre, en conservant le complexe d'une esthétique endommagée à dix-sept ans !

On commençait aussi à jouer aux boules, au patronage, mais c'était réservé aux plus grands, sous surveillance, et je me rappelle la quadrette constituée avec les frères (!) Colombet et Feindrich, fils de l'épicier d'en face, et Marcel Noiry, de la droguerie au coin de la place : avec moi, quatre tireurs qui se chamaillaient pour la formation tactique de l'équipe !

Haut lieu de mon adolescence encore ? La Boule du Faubourg-Lacroix, qu'on appelait, je crois, Boule Stop, où je me rendait après la classe ou pendant les petites vacances avec mon copain "hors l'école" le Quancu Charpenay. Là, ce fut pour moi une véritable école bouliste, avec pour maîtres des champions que nous admirions : Jean Terrasse, le Grillet Perbet, les frères Sauzet, Pierre et Natou, le Président Mousieur Rouma, le gentil François Renaudier, le timide Marius Javelle qui deviendra plus tard un dirigeant bouliste estimé, Pierre Ducros et d'autres dont je n'ai retenu que les surnoms : le Quacou, la Ripette, le Coq...

Les jeunes, nous étions adoptés, conseillés, avec bonhomie et fermeté : il fallait maîtriser les gestes, compter les pas, ne pas mordre la raie, apprendre le règlement et le respecter.

Ma boule du Faubourg-Lacroix a disparu, mais j'ai eu une émotion amusée de retrouver une ruelle où la plaque indicatrice porte : "Chemin du Faubourg Lacroix"... un chemin, encore, dans une grande ville ? un sourire du Passé.

Enfin, dernier haut lieu de mon enfance, celui que j'ai évoqué dans " le Piosou " : Les Archers de Montplaisir. Pourquoi Montplaisir ? Mystère — c'est un autre quartier de St Etienne. Là je m'y rendais tout les dimanches après-midi avec mon père, après la mort de ma mère. On y tirait à l'arc — on m'en avait préparé une à ma taille mais je m'en servais bien mal — on y jouait aux boules, et là, j'étais tireur en premier ou en second, dans la quadrette qui représentait en concours la société, formée entre Henri Chabany, le Coq Laroa, les frères Lafay, M. Cuerq, et moi, par roulement sympathique.

Après les jeux de plein air, à l'intérieur on jouait aux cartes, à la manille pour les Anciens, à la Belote, qui venait d'apparaître, pour les Modernes.

Et puis, vers les dix neuf heures, on tirait les tables contre les murs, on semait de la paraffine sur le parquet, et on voyait rappliquer les bourgeoises, les grandes filles et les matrus. Deux sous dans le brunophone... trois danses à la suite : marche, fox-trot, valse, java... et puis trois chansons — de belles voix, Mesdames, de fortes voix, Messieurs, — les airs classiques de l'époque : la Chanson des blés d'Or, l'Océan, le Temps des cerises, les airs à la mode appris dans la semaine, ou le dimanche matin des chanteurs des rues ou des trottoirs : Nuits de Chine, Dolorosa, le Tango de Manon... et aussi des airs d'opérette, voire même d'opéra : on avait dans le peuple gaga une réelle culture musicale. Mon père se taillait des succès dans le genre comique et leste en trémoussant ses cent kilos !

Moi, j'écoutais, j'enregistrais, trop timide pour me présenter seul, je faisais mes premiers pas de "guinche" dans les bras d'une robuste matrone : je partageais et j'appréciais ces moments de joie populaire et familiale, toutes générations confondues, c'étaient les beaux dimanches du Faubourg-Lacroix.

J'y suis revenu à ma retraite, alors que je n'habitais plus le quartier : je remontais la rue de Roubaix pour retrouver ce qu'était devenu l'A.L.P.S., la Boule du Livre : le jeu de l'Arc n'était plus, remplacé par un jeu couvert, la superficie jouable s'était agrandie, on y organisait de magnifiques concours de belote, de boules, mais finies les réunions familiales du dimanche soir, les sociétaires venaient de toute la ville et pas seulement du quartier, une partie de mon passé s'était éteinte.

Feux les Archers de Montplaisir

Feue ma Sup. de la Rue des Chappes

Feue l'école primaire de garçons de la rue Royet où je venais comme conseiller pédagogique, stupéfié devant l'exiguïté de la cour de récréation, certainement la plus petite de toutes les écoles stéphanoises.

Mais je me disais que les matrus du quartier pouvaient se rattraper en allant courater à la sortie sur la vaste esplanade devant le cimetière, en jouant aux gendarmes et aux voleurs à travers les traboules qui relient la rue de l'Éternité à la rue Royet, à la rue Treuil jusqu'à la rue de Lisle.

Hélas ! l'Esplanade... une bonne partie de la superficie est occupée par des parkings, et les jeux pour enfants sont dans des espaces limités. Les traboules ? Fermées... par de portes à l'entrée, au milieu, à la sortie. On ne passe plus, on ne traverse plus. Entraves à la liberté ? Les petits Gagas du temps de mon enfance avaient une chance que ceux d'aujourd'hui n'ont plus : la rue était à eux, les trottoirs étaient à eux, les places étaient à eux.

L'automobile est venue et règne. La vie moderne s'organise autour d'elle et pour elle. C'est le progrès. Les enfants d'aujourd'hui ont radio, télévision, ordinateurs, clubs sportifs, stades : d'autres chances que celles de leurs grands-parents.

À eux d'en profiter.

Aux animateurs du quartier de faire vivre et j'écrirais presque "revivre" ce quartier où l'on sentait jadis vibrer l'âme stéphanoise des Gagas : c'était l'âme courageuse des Gueules Noires de la mine, la bonne humeur blagueuse des "Trois Soupes" passementiers, le plan-plan bon enfant des Métallos et Manuchards.

C'était… Que de disparus !

Alors, chiche : une belle gageure : redonner de la Vie aux Vivants autour d'un Cimetière.

Que la rue de l'Éternité mérite bien son nom, pour signifier non une fin mais une continuation vers l'Avenir ; un avenir meilleur pour tous !

Que vive et revive le Crêt-de-Roch !

 

Marius Bailly, Avril 1997

 

L'auteur

Marius Bailly était un écrivain de talent. Les Stéphanois le connaissent principalement pour ses souvenirs d'enfance écrits en français régional, Le Piosou, Le Belet ou La Jarjille. C'était aussi un poète et chansonnier de valeur à ses heures.

Marius était surtout un matru de notre colline. Pourtant, il n'y aura pas souvent résidé. Sa vie trépidante l'a amené à parcourir le vaste monde, de la rue Robert aux fonds fins de l'Auvergne, de Montbrison aux vastes plaines de Russie, toujours de retour à Sainté et, accessoirement, au Crêt. La colline est comme un port qu'il a souvent quitté pour des eaux plus claires mais vers lequel il est toujours revenu.

Marius est né rue Robert et a vécu une partie de son enfance rue du Treuil (aujourd'hui rue Roger Salengro). Même émigré vers d'autres quartiers de la ville, il continuera de venir traîner ses grolles dans les écoles, les amicales laïques et les jeux de boules du vieux faubourg. Il y a peu encore on pouvait le voir monter en pélerinage au cimetière Saint-Claude où il repose désormais auprès de sa famille.

Petite bibliographie indicative : Le Piosou, mémoires d'un Gaga mâtiné d'Auvergnat, Saint-Etienne : Action graphique éditeur, 1990; La Jarjille, c'est la sœur du Piosou, Saint-Etienne : Action graphique éditeur, 1992. Mais aussi Le Belet; Le Piosou embarbelé; Les Petits pavés stéphanois; Le Piosou s'en revient de guerre; Le Belet emplumé…

 

 

     

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